Les femmes itinérantes : plus marginalisées que leurs équivalents masculins

 

On ne se le cachera pas, la population de femmes itinérantes est très exposée à la violence physique, psychologique et aux abus sexuels.

De plus en plus de femmes itinérantes qui sont seules au monde (pas de famille, amis, conjoint) ont recours aux refuges. La pandémie aura eu ça de bon. Ce qui n’était pas du tout le cas à l’époque où j’étais dans la rue. À ce moment, et je parle d’il y a 5 à 10 ans, des refuges pour femmes, il y en avait si peu que je pouvais les compter sur les doigts de mes mains. Et il fallait que tu entres dans des caractéristiques vraiment strictes pour les utiliser. De plus, la plupart n’étaient pas dans les « quartiers chauds » de Montréal. Donc les femmes n’avaient pas le choix de se trouver de l’argent pour se louer une chambre d’hôtel ou se la faire payer par un client. Il y avait aussi les « piaules », ces lieux privés de consommation où personne ne dort et où les femmes sont traitées comme un produit d’échange contre de la drogue.

On se déplace souvent. On marche pour s’éloigner du monde et en même temps pour se trouver du monde pour ne pas être seul, surtout qu’on vit une grande vulnérabilité puisqu'on est livrée à nous-mêmes dans la rue et qu'on s'expose à toute forme de violence. On le sait, toutes les statistiques le disent, la plupart des femmes itinérantes et/ou toxicomanes sont victimes d'abus sexuels dès leur enfance, ce qui n’a pas été mon cas, mais une fois que je me suis retrouvée à la rue, j’en ai rapidement été victime pour survivre ou juste en faisant confiance aux mauvaises personnes. Ce qui fait qu’on a de la difficulté à se sentir en sécurité et on reste toujours sur nos gardes.

Souvent il y a des gens qui nous approche avec soi-disant de bonnes volontés, soient de nous amener à leur maison pour se reposer, soit pour nous nourrir…mais tu apprends très vite que c’est plutôt dans le but d'avoir des rapports sexuels en échange d'une nuitée ou deux. C'est sûr que cette personne ne te dit pas ce qu’elle a réellement derrière la tête… Mais étant donné que c’est presque nécessaire d’être avec un homme (ou un groupe d’amis louches quand tu es plus jeune) quand tu vis dans la rue, pour ta sécurité, tu te ramasses avec de drôle de personnes avec qui tu ne te tiendrais pas d’habitude…

Et tu n’es pas seulement vulnérable au niveau sexuel… Quand tu es malade et que tu es une femme, tu te fais bien plus juger qu’un homme. Une femme qui vomi dans la rue ou qui se chie dans les pantalons est automatiquement une alcoolique ou a une grave maladie mentale selon l’impression que la société a, de ce que doit démontrer une femme, et surtout, personne ne t’approche pour lui offrir de l’aide.

Et tu n’es pas seulement vulnérable au niveau sexuel… Quand tu es malade et que tu es une femme, tu te fais bien plus juger qu’un homme.

J’utilise souvent l’exemple de la fois où je suis rentrée dans une pharmacie avec des bobos dans le visage, car je faisais un traitement très intrusif de chimiothérapie qui me faisait non seulement perdre mes cheveux, mais ma peau aussi. Il y a une dame avec son ami qui passe à côté de moi et qui dit assez fort « Scarface » en riant méchamment, supposant probablement que je me grattais le visage comme les utilisatrices de drogues par inhalation ou les femmes qui s’injectent de la cocaïne. Ce genre de commentaire on en reçoit beaucoup lorsqu’on est une femme toxicomane sur la rue. Y’a pas beaucoup d’hommes qui reçoivent ce genre de commentaire, probablement par peur de représailles des hommes visés ou parce que c’est plus « normal » de voir un homme magané par la vie. Il y a aussi cette prostituée qui se faisait « kicker » un bout de pain sec par des enfants qui lui criaient : « ça va être ton souper ce soir » !! Personne ne bougeait, même si quelques-uns se sont arrêtés, outrés, pour regarder le show !!

Y’a personne qui veut être malade sur un bout de carton devant tout le monde. Personne. C’est très humiliant, et d’autant plus quand tu es une femme et que la société veut te voir sous ton meilleur jour en permanence… Même pleurer est vu comme une maladie mentale lorsque tu es une femme dans la rue!!

J’ai également connu énormément de femmes qui ne consommaient pas en arrivant dans la rue et qui ont commencé pour passer des nuits sans dormir, ou pour se donner du courage pour affronter la société. Ou même, encore plus souvent, par « amour » pour un gars qui s’occupe d’elle en étant à ses côtés pour la protéger.

Au niveau des interventions sociales et médicales aussi nous vivons de la discrimination. Ces services sont tellement habitués de traiter avec des hommes, qu’ils ne comprennent pas comment s’occuper des femmes. Leur premier et principal préjugé est qu’on ne veut que profiter d’eux, surtout les médecins. En 17 ans, j’en ai eu des médecins, et jamais je n’ai pu leur raconter la vérité sur ma consommation sans qu’ils me punissent. Donc je continue de mentir. Et toutes les femmes toxicomanes à qui j’en ai parlé me disent la même chose : si tu veux avoir un semblant de vie normale, c’est-à-dire travailler, avoir un logement, avoir tes enfants, etc., tu dois dire à tes médecins et tes intervenants ce qu’ils veulent entendre. Et ça ne fait que faire tourner la roue : tu mens sur ta consommation, donc tu es mal dosée, donc tu continu à consommer, donc tu es désorganisée, donc tu risques de perdre ton emploi, ton logement, ton enfant, ta vie quoi ; alors tu dis que tout va bien à tes intervenants et médecins pour ne pas tout perdre, et tu t’enfonces, jusqu’à tout reperdre, pour une Xème fois …

Les organismes devraient focusser sur la sécurité des femmes dans la rue, sur leur vulnérabilité face aux hommes de la rue. Les médecins devraient arrêter de stéréotyper les toxicomanes, car même pour eux, une femme dans la rue, et surtout une toxicomane, ne peut pas avoir la gastro, ne peut être anxieuse, ne peut même être vulnérable! Il faut être « tough », tout en étant mignonne et en santé !!! Et surtout, il faut toujours sourire !! C’est ridicule !!! Bref on a les mêmes stéréotypes que toutes les femmes de la société, mais x1000, car on vit devant tout le monde, tout le temps. Aussi, il faut qu’ils comprennent que lorsqu’on sort de notre trou caché, lorsqu’on décide de finalement de demander de l’aide au système, il est souvent trop tard. Nous n’avons plus d’espoir. Donc, il faut qu’ils arrêtent de nous prendre à la légère comme si on exagérait tout le temps.

 
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